Michel Vinaver


September 11 | 2005

Mise en scène Robert Cantarella
Conseil artistique Geneviève Verseau
Scénographie Madeleine Bernatchez
Création lumières Jesse Prince
Musique et création sonore Alexandre Meyer
Costumes Leah Piehl
Son Badger Koon et Colin Trevor
Vidéo Josh Fleitell, Jeff Teeter, Jamie McElhinney
Direction technique Erik Holden et Alban Martin (TDB)
Direction plateau Justin Schlegel

avec Jonathon Ahmanson, Jorge Castañeda, Max Eugene, Jr, Andrea LeBlanc, Ayana Hampton, Cindy Im, Carla Nassy, Ariane Owens, Hilario Saavedra, Cecily Strong, Jin Suh

September 11, 2001 (libretto) a été écrit dans les semaines qui ont suivi la destruction des "Twin Towers" de Manhattan. Ecrit en anglais, sans doute en raison de la localisation de l'événement et parce que c'est la langue des paroles rapportées, provenant de la lecture de la presse quotidienne. September 11, 2001 est une imitation de l'événement qui s'est produit ce jour-là. Imiter, l'art l'a toujours fait, depuis les bisons de Lascaux et d'Altamira jusqu'aux Passions de Bach et aux Matériologies de Dubuffet ; depuis Les Perses d'Eschyle jusqu'à La guerre et la paix de Tolstoï et Playtime de Tati. Ce qui m'a motivé, c'est le besoin de fixer l'événement hors de tout commentaire, nu dans son immédiateté. Peut-être contre l'empâtement de la mémoire, contre le travail de l'oubli. Réfléchir l'événement plutôt qu'y réfléchir. Et le faire par l'invention (c'est là qu'elle intervient) d'un objet de parole en explosion, en implosion, imitant l'explosion des avions, l'implosion des tours. Paroles suivant les cs captées ou supposées de gens dans les avions, dans les tours, avant la mort ou rescapés, paroles des dieux (Bush, Ben Laden), écrits retrouvés des auteurs de l'attaque.
Michel Vinaver

Représenter l’événement demande un réglage de la distance. La distance qui fait dire à Hécube dans la pièce d’Euripide : « Prend du recul pour examiner, comme un peintre, les malheurs qui m’accablent». Jusqu’où et jusqu’à quand, doit-on reculer pour mieux voir l’émotion peinte sur les visages de ceux qui ont souffert ? Si je recule la scène loin de la salle sera-t-il encore possible de lire les expressions, de comprendre les enjeux, de suivre les émotions pour purger et filtrer le flux des informations ? (Ces informations charriant, instant après instant des paquets de faits. Comment en refroidir le contact, la charge, pour entreprendre l’articulation des émotions ?) L’historien, le critique, l’artiste le tentent.

Michel Vinaver a répondu immédiatement, sans attendre que la plaie soit refermée et cicatrisée, en écrivant, en faisant son travail d’artiste. Le même que faisait Euripide, ou Sophocle, quand il s’agissait de faire savoir, et comprendre l’Histoire à leurs concitoyens. C’est au citoyen de la citée blessée que l’auteur Vinaver adresse sa compréhension des faits. Il réagit, il bondit, sur ce qui à ce moment-là, nous sidère, nous retire la parole articulée et nous laisse sans voix mais avec du son : pleur, larme, souffle court… (La planète se pense et se représente à cet instant précis du 11 septembre 2001, comme une citée gigantesque et pourtant concentrée en un point du globe, puis en une série d’images répétitives, obsessionnelles). Michel Vinaver fixe en mots, comme il le précise si justement, un état de la «chose tragique» qui n’a pas encore été commenté, mise à la distance de l’analyse, du refroidissement nécessaire pour en prélever les composants. L’auteur compte sur le théâtre pour faire ce travail. Comme une saisie vive et instantanée, le texte est court et ramassé, il est tendu pas le fil des évènements et par les immédiats échos de langage : juste avant, pendant, un peu après.

Le verbe fixer dit la concentration que tente le photographe au moment du déclenchement de l’instant de prise. Dans le cas de cette oeuvre, ce sont les résonances autour de l’instant que l’auteur laisse vibrer, en les écrivant en tant que réverbérations précédant et suivant l’acte. Il écrit dans la langue du pays. Nous la créons dans cette langue et dans ce pays.

J’ai décidé de faire de ce texte des variations. D’une part, Michel Vinaver utilise souvent le langage attribué aux structures musicales : la fugue, la réverbération, la résonance, le livret. La variation est une écriture rythmique qui fait de la reprise une intelligence nouvelle de la mélodie. D’autre part il m’était impossible de donner une figure incarnée aux mots d’Atta, de Bush, de Demczur, de Ben Laden… La figure arrêtée par un choix d’un casting permet aussitôt de retenir le texte à une représentation juste ou fausse, mais toujours aux frontières de la psychologie. Tout le monde devait jouer à être les figures de la tragédie, à tour de rôle Les Grecs avaient choisi des masques disproportionnés pour éloigner le risque de la psychologie ou de l’identification qui retiennent ou expliquent l’énergie folle des actes dans la peau d’une personne. Avec ce choix, nous retrouvons une forme archaïque, presque primitive comme on le dit de l’art au moment de son surgissement solaire. Art de la fresque, de la miniature dans lesquelles l’organisation des signes, des mots, des grandeurs, des positions indiquent des chemins de lecture, des émotions nécessaires à la représentation du tragique.

Faire varier les distributions, bouger légèrement les interprétations, faire vieillir l’écoute de la pièce pour permettre la mise à distance pendant l’acte de la représentation, élaborer une mémoire en direct vécue ensemble durant la représentation, voilà qu’elle est notre jeu de variation.

Sans la clarté de jugement et la confiance absolue entretenues par tous les partenaires de ce projet, ce simple devoir d’intelligence artistique sur notre histoire, donc sur notre avenir, eût été impossible.
Je remercie Travis Preston (je le nomme, mais tous sont présents dans ces remerciements) de son amitié artistique, seule capable de résister à cette terrible bêtise qui fabrique lentement, corrosivement, les tragédies humaines.
Robert Cantarella / avril 05

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